mercredi 10 février 2010


Une attirance maladive pour le mot juste... C’est terrible de rester si longtemps, parfois, le stylo sur la table sans parvenir à se satisfaire d’une phrase pour le moins approximative. Quelle souffrance ! Je ne plaisante pas. Je retrouve, d’ailleurs, - c’est dire -, ce même cri du cœur dans l’une des premières pages de « Franny et Zooey »… En guise d’hommage, pour saluer la mémoire de J.D. Salinger, ceci, donc : « Il fit un nouveau signe de tête. « Ne crois pas que j'aie dit quoi que ce soit de révolutionnaire. » Il changea de position sur sa chaise. « Mais ... c'est difficile à dire... je pense que j'ai eu raison d'insister sur son attirance absolument maladive, morbide, pour le mot juste. A la lumière de ce que nous savons maintenant, évidemment. Et je ne parle pas seulement de la psychanalyse et de toutes ces conneries-là, mais tout de même, elles aident à y voir clair. Tu vois ce que je veux dire. Je ne suis pas du tout Freudien à fond, mais il y a des choses qu'on ne peut pas tout simplement étiqueter de Freudiennes avec un F majuscule en se contentant de ça. Je crois que dans une certaine mesure j'ai eu raison de dire qu'aucun des vrais grands, Tolstoï, Dostoïevski, et même ce bon dieu de Shakespeare, n'ont pressuré les mots comme des oranges. Ils se sont contentés d'écrire. Tu me comprends? » Lane regarda Franny d'un air plein d'espoir. Elle paraissait l'avoir écouté avec une attention tout particulière. « Est-ce que tu manges ton olive ou non ? » Lane jeta un bref coup d'œil sur son verre de Martini, puis il regarda Franny. « Non », dit-il froidement. « Tu la veux? » « Si tu ne la manges pas », dit Franny. Elle vit tout de suite à l'expression de Lane qu'elle avait posé une mauvaise question. Et, pis encore, maintenant elle n'avait plus du tout envie de l'olive et elle se demanda pourquoi elle avait voulu la lui prendre. Mais lorsque Lane lui tendit son verre, elle ne· put rien faire d'autre que de prendre l'olive et la mâcher avec une satisfaction apparente. Elle prit ensuite une cigarette dans le paquet que Lane avait laissé sur la table, il lui donna du feu et en alluma une pour lui. »

dimanche 7 février 2010

Toujours plus !


Voilà qui devrait plaire… C’est un site qui rassemble déjà différents textes de fiction et des extraits, parfois vaguement commentés, d’œuvres littéraires. Il s’enrichit désormais d’un embryon de rubrique exclusivement consacrée au Japon et à sa culture. Dans quelques semaines, des photos et des textes viendront compléter les premières pages, ouvertes dès à présent, tout de même. C’est peut-être le moment de pousser la porte, non ? C’est par ici, sur Pas-Vu-Pas-Pris (le site).

vendredi 5 février 2010


C’est une lettre… Une longue lettre ! Celle qu’écrit Naoka au narrateur de « la ballade de l’impossible ». Et cette lettre est au cœur d’un roman proprement magnifique d’Haruki Murakami. De retour à Paris, sacs et valise encore en vrac sur le lit, des dossiers en veux-tu en voilà, je me précipite, ventre à terre, pour partager ce bonheur. A celles, ou ceux, - s’il y en a ? - qui douteraient encore du pouvoir de la littérature (…), il suffit juste de glisser le nom de Murakami, j’en suis désormais convaincu, je vous assure… « Cela fait près de quatre mois que je suis ici. Pendant ces quatre mois, j'ai beaucoup pensé à toi. Et plus je réfléchissais, plus je me disais que je n'avais peut-être pas été juste à ton égard. Je crois que j'aurais dû agir avec beaucoup plus d'honnêteté, comme un être humain correct. Mais cette façon de penser n'est sans doute pas très juste. Car, premièrement, les filles de mon âge n'utilisent pas le mot « honnêteté ». Les jeunes filles ordinaires n'ont que faire de « l'honnêteté». Elles se sentent beaucoup plus concernées par la beauté ou le bonheur. «L'honnêteté» est avant tout un mot masculin. Mais, en ce moment, j'ai l'impression que ce mot, justement, me convient parfaitement. La beauté et le bonheur sont pour moi des mots tellement ennuyeux et compliqués que j'ai fini par me raccrocher à d'autres critères. L'honnêteté, la franchise ou l'universel, par exemple. Mais, quoi qu'il en soit, je crois que je n'ai pas été juste envers toi. Et il me semble que j'ai dû t'entraîner et te blesser. Mais moi aussi j'ai divagué, moi aussi je me suis blessé moi-même. Je n'essaie pas de me trouver des excuses ou de me justifier, c'est la réalité. Si je t'ai blessé, c'est que ta blessure est aussi la mienne. Alors, ne m'en veux pas. Je suis un être inachevé. Bien plus que tu ne le crois. C'est justement pour cela que je ne veux pas que tu m'en veuilles. Si tu me détestes, je vais me retrouver en morceaux. Je ne peux pas, comme toi, me réfugier dans ma carapace. Je ne sais pas comment tu es en réalité, mais c'est comme cela que je te vois. Alors, de temps en temps, je t'envie tellement que c'est peut-être à cause de cela que je t'ai entraîné plus loin que nécessaire. Cette manière de voir les choses est sans doute trop analytique, tu ne crois pas? Cela ne veut pas dire que mon traitement soit trop basé Sur l'analyse. Mais quand on est ainsi comme moi, plusieurs mois, soumis à un tel traitement, on finit, bien contre son gré, par tout analyser. On pense alors que c'est à cause de telle chose que cela s'est passé ainsi, ou que cela a telle signification ou que c'est ainsi à cause de cela. Je ne sais pas très bien si cette analyse essaie de simplifier le monde ou de le mettre en pièces. Quoi qu'il en soit, je sens moi-même que je suis mieux qu'il y a un certain temps, et les gens qui sont autour de moi le reconnaissent. Cela fait bien longtemps que je n'avais pas écrit une lettre aussi calmement. J'ai fait un très gros effort pour écrire celle que je t'ai envoyée en juillet (à vrai dire, je ne me souviens plus du tout de ce que je t'ai écrit alors. C'était sans doute épouvantable ?) mais, cette fois-ci, j'écris très tranquillement. De l'air pur, un univers paisible coupé du monde extérieur, une vie bien réglée, de l'exercice tous les jours, j'avais sans doute besoin de toutes ces choses. C'est bien de pouvoir écrire une lettre à quelqu'un. C'est vraiment épatant d'avoir envie de dire ce que l'on pense à quelqu'un, de s'asseoir à son bureau, de prendre la plume et de pouvoir écrire ainsi. Bien sûr, en écrivant, je n'arrive à exprimer qu'une partie de ce que je veux dire, mais cela ne me gêne pas. Pour l'instant, le seul fait d'avoir envie d'écrire quelque chose à quelqu'un me rend heureuse. C'est ainsi que je t'écris. Il est sept heures et demie du soir, j'ai déjà dîné, et je viens de sortir du bain. Tout est calme autour de moi, il fait noir dehors. Je ne vois aucune lumière. D'habitude les étoiles sont magnifiques, mais aujourd'hui, elles sont invisibles à cause des nuages. Les gens d'ici connaissent bien les étoiles et me disent où se trouvent la Vierge ou le Sagittaire. Sans doute s'y sont-ils intéressés bien malgré eux, car, une fois la nuit tombée, il n'y a rien d'autre à faire par ici. Et pour la même raison, ils connaissent très bien les oiseaux, les fleurs et les insectes. Quand je parle avec eux, je comprends à quel point je suis ignorante, et c'est un sentiment très agréable. En tout, nous sommes à peu près soixante-dix à vivre ici. En plus, il y a une équipe (médecins, infirmières, personnel administratif et autres) d'un peu plus de vingt personnes. Comme l'endroit est très vaste, on n'a pas l'impression d'être nombreux. Bien au contraire, on peut même dire que c'est mort. C'est immense, c'est envahi par la nature, et les gens vivent tous paisiblement. C'est tellement calme que de temps en temps on a l'impression de ne pas vivre dans un monde véritable. Mais bien sûr, ce n'est pas vrai. Nous pouvons réagir de cette façon parce que nous vivons ici sur la base d'une certaine supposition préalable. Je fais du tennis et du basket-ball. L'équipe de basket est composée de patients (je n'aime pas ce mot, mais on n'y peut rien, n'est-ce pas ?) et de membres du personnel. Mais quand je suis prise par le jeu, je finis par ne plus faire de différence entre les deux. C'est curieux, n'est-ce pas? C'est bizarre mais, quand je regarde les autres alors que nous jouons, ils me semblent tous aussi tordus les uns que les autres. J'en ai parlé un jour au médecin qui s'occupe de moi, et il m'a dit que, dans un certain sens, ce que je ressentais était vrai. Il m'a expliqué que si nous étions là, ce n'était pas pour corriger cette torsion, mais pour nous y habituer. Et que l'un de nos problèmes était que nous étions incapables d'accepter cette torsion. Il paraît que de la même façon que chacun d'entre nous a sa propre façon de marcher, nous avons chacun notre manière de sentir, de réfléchir et de voir les choses, que même si l'on veut se corriger, cela ne se fait pas en un jour, et que si l'on se force, ce sont d'autres endroits qui deviennent bizarres. Bien sûr, c'est une explication très simpliste et qui ne concerne qu'une partie du problème que nous avons, mais il me semble que j'ai vaguement compris ce qu'il m'a dit. Peut-être ne pouvons-nous pas nous adapter correctement à notre torsion. C'est pour cela que je n'arrive pas à bien situer à l'intérieur de moi la douleur, la souffrance réelle, engendrée par cette torsion, et c'est pour me délivrer de cela que je suis ici. Tant que nous sommes là, nous ne faisons pas souffrir les autres, et les autres ne nous font pas souffrir à leur tour. Parce que nous savons tous que nous sommes «tordus ». L'endroit où nous sommes est complètement différent du monde extérieur. À l'extérieur, la plupart des gens vivent sans être conscients de leur propre torsion. Mais c'est justement cette torsion qui est la condition préalable nécessaire pour vivre dans notre petit univers. Nous l'arborons, comme un Indien les plumes qui signent son appartenance à la tribu. Et nous vivons dans la discrétion, pour ne pas nous blesser mutuellement. À part faire de l'exercice, nous cultivons des fruits et légumes. Toutes sortes de fruits et légumes: tomates, aubergines, concombres, pastèques, fraises, oignons, choux, radis, etc. Nous cultivons de tout. Nous avons aussi une serre. Les gens d'ici sont passionnés et très doués pour la culture. Ils lisent des livres, font venir des spécialistes, et, du matin au soir, ils ne cessent de parler engrais ou qualité de terre. Maintenant, j'aime beaucoup jardiner moi aussi. C'est épatant de voir tous ces fruits et légumes grossir peu à peu jour après jour. As-tu déjà fait pousser des pastèques ? Elles grandissent comme un petit animal. Nous mangeons tous les jours des légumes et des fruits fraîchement cueillis. Bien sûr, il y a aussi de la viande et du poisson, mais, quand on est ici, on a de moins en moins envie d'en manger. Les légumes sont délicieux tellement ils sont frais. Il nous arrive aussi de sortir pour aller ramasser des tubercules ou des champignons dans la montagne. Là aussi nous avons des spécialistes (c'est bourré de spécialistes par ici) qui nous disent ce qui est bon et ce qui est mauvais. Grâce à tout cela, j'ai grossi de trois kilos depuis que je suis arrivée ici. Je suis à mon poids idéal. C'est grâce aux repas, à la vie bien réglée et à l'exercice. Le reste du temps, je lis, j'écoute de la musique et je tricote. Il n'y a ni télévision, ni radio, mais, en revanche, la bibliothèque et la discothèque sont bien fournies. À la discothèque, on peut trouver aussi bien toutes les symphonies de Mahler que les Beatles, et j'y emprunte régulièrement des disques que je vais écouter dans ma chambre. Le problème de cet établissement, c'est qu'une fois qu'on y est entré on n'a plus du tout envie d'en sortir, parce qu'on a peur. Tant qu'on y vit, on est paisible et tranquille. On peut affronter sa propre torsion avec naturel. On a même l'impression d'aller mieux. Mais on ne peut pas acquérir la certitude que le monde extérieur nous acceptera de la même manière. Le médecin qui s'occupe de moi dit que le moment est venu de commencer à reprendre contact avec les gens de l'extérieur. Les «gens de l'extérieur», ce sont les gens normaux qui vivent dans un monde ordinaire, et seul ton visage me vient à l'esprit. Franchement, je n'ai pas très envie de voir mes parents. C'est qu'à cause de moi ils ont été très troublés, et quand je les vois j'ai l'impression de passer mon temps à les consoler. En plus, j'ai plusieurs choses à t'expliquer. Je ne sais pas si j'y arriverai, mais c'est très important, et ce ne sont pas des choses que l'on peut passer sous silence. Mais ce n'est pas parce que je t'ai dit tout cela que je dois être une charge pour toi. Je ne veux surtout pas être à la charge de quelqu'un. Je sens que tu m'aimes bien, j'en suis très heureuse, et je me contente de te le faire savoir. À l'heure actuelle, cette sympathie m'est peut-être nécessaire. Si ce que je t'écris t'ennuie, je te fais mes excuses. Pardonne-moi. Comme je te l'ai déjà dit, je suis quelqu'un d'encore moins complet que tu ne le penses. Il m'arrive parfois d'imaginer ce qui se serait passé si nous nous étions rencontrés dans des conditions normales et si nous avions sympathisé. Que serait-il arrivé si toi et moi avions été sains (nous le sommes au départ, n'est-ce pas ?) et si Kizuki n'avait pas existé ? Mais ce « si » est bien trop important. Au moins, j'essaie de toutes mes forces de devenir quelqu'un de franc et d'honnête. Je ne peux rien faire d'autre pour l'instant. Et c'est comme cela que je veux essayer de te dire ce que je ressens. Contrairement aux hôpitaux traditionnels, les visites sont libres, en principe, dans cet établissement. Je peux te voir quand tu veux, à condition que tu me préviennes par téléphone, au plus tard la veille. Tu peux déjeuner avec moi, et il y a même des chambres pour ceux qui veulent passer la nuit. Viens quand tu peux. Je suis heureuse à l'idée de te revoir. Je mets un plan dans l'enveloppe. Excuse-moi pour cette longue lettre. » Naturellement notre ami ne va pas résister bien longtemps… Il prend le bus ; il accourt… Vous auriez fait comme lui. Et moi, donc !

mardi 26 janvier 2010

Tu n'es quasiment jamais là !


L’un part à la chasse et l’autre (au féminin) l’attend pour dîner. C’est un grand classique. Conventionnel à mourir. Chacun-e à sa place, n’est ce pas ! Il y a pourtant un je-ne-sais-quoi qui me touche dans ce texte de Raymond Carver : « Cet après-midi là, une bourrasque soudaine amena des rafales de pluie et les canards jaillirent du lac en gerbes noires pour aller chercher refuge dans de petites mares au creux de la forêt. Il était en train de fendre du bois derrière la maison et il les vit passer au-dessus de la route et piquer sur les marais, de l'autre côté des arbres. Il les regarda défiler volée après volée, les uns par groupes de six, et d'autres - plus nombreux - par paires. Le ciel par-dessus le lac était déjà obscur et voilé d'une fine brume, si bien qu'il ne discernait plus, sur l'autre rive, la silhouette de la scierie. Il activa le mouvement, frappant de toute sa force pour enfoncer le biseau de sa cognée dans les gros rondins de bois sec, les fendant si profondément que les cœurs pourris éclataient. Sur la corde à linge accrochée entre deux pins à sucre, les draps et les couvertures claquaient au vent avec de bruyantes détonations. Il se dépêcha de mettre ses bûches à couvert sous l'auvent du porche avant l'averse. Il lui suffit d'un aller et retour pour tout transporter. - Le dîner est prêt! lui cria sa femme de la cuisine. Il entra et se débarbouilla. Ils parlèrent un peu en mangeant. La conversation roula principalement sur le week-end à Reno. Encore deux jours de travail, puis ce serait la paie, et après ils .fileraient à Reno. Le dîner fini, il gagna le porche arrière et entreprit de ranger ses canards en bois dans un sac. Il s'interrompit en voyant qu'elle était sortie à son tour. Debout dans l'embrasure de la porte, elle l'observait. - Tu vas encore aller chasser demain? Il détourna les yeux et laissa errer son regard en direction du lac. - Tu as vu ce temps? dit-il. Demain matin, ça sera du tout bon, sûrement. Les draps claquaient toujours au vent et une couverture était tombée par terre. Il la désigna de la tête. - Ton linge va se mouiller, dit-il. - De toute façon, il n'était pas sec. Ça fait deux jours que je l'ai étendu, et il n'est pas encore sec. - Qu'est-ce qu'il y a? Tu n'es pas bien? - Si, si, ça va, fit-elle. Elle réintégra la cuisine, ferma la porte et le regarda de la fenêtre. - C'est seulement que ça m'embête que tu sois tout le temps parti. Tu n'es quasiment jamais là, dit-elle à la fenêtre. Son haleine avait embué la vitre, mais la buée s'effaça aussitôt. Il rentra, posa son sac de canards en bois dans un coin et s'avança vers elle pour prendre sa gamelle. Elle était adossée au placard, les paumes à plat sur le rebord de la paillasse. Il lui toucha la hanche, pinçant le tissu de sa robe. - Attends seulement qu'on soit à Reno, lui dit-il. On va s'en payer une tranche. Elle hocha la tête. Il faisait une chaleur d'étuve dans la cuisine, et elle avait des perles de transpiration au-dessus des sourcils. A ton retour, je me lèverai et je te préparerai le petit déjeuner. - Non, dors. J'aime autant que tu dormes. Il passa le bras derrière elle pour prendre sa gamelle. - Fais-moi une bise, dit-elle. Il l'enlaça. Elle lui mit les deux bras autour du cou et l'étreignit. - Je t'aime, dit-elle. Sois prudent en conduisant. Elle alla à la fenêtre de la cuisine pour le regarder courir jusqu'à son camion à plate-forme. Il bondissait au-dessus des flaques d'eau. Une fois à bord de la cabine, il se retourna vers elle et lui adressa un signe de la main. Il faisait presque nuit et il pleuvait des cordes. »

dimanche 24 janvier 2010

La porte à côté...


Pas-Vu-Pas-Pris, c’était un blog. C’est maintenant un site ! Encore en chantier, bien sûr. Mais à visiter sans plus tarder. Toujours des textes, des fragments d’histoires, des personnages, et bientôt plus encore. Et c’est ici, tout simplement : http://www.pas-vu-pas-pris.org/

dimanche 17 janvier 2010

Silences


dimanche 10 janvier 2010

Ne plus ouvrir les volets, jamais !


J’adore, pour ce qu’il suggère de souvenirs, de fugitifs bonheurs, ce texte de Sylvie Robic dans « Les doigts écorchés » (Editions Naïve) : « C'est l'été 79, il doit faire très beau dehors. On est tous les deux avec Bruno, dans le noir de la chambre. On a décidé de ne plus ouvrir les volets. On écoute très fort, extatiques, « No More Heroes » des Stranglers. D'en bas montent faiblement des exclamations exaspérées, suraiguës. On désespère maman. Maman n'a pas la force ou la sagesse de comprendre que le rock, c'est en partie fait pour ça. Le rock a été inventé pour sortir le, petits garçons des prisons des caresses maternelles. Le rock est une guerre inévitable pour échapper à sa mère. À l’amour et à la haine de sa mère. C 'est sûrement pourquoi on fait comme si on ne l'entendait pas. Même quand elle hurle en tambourinant à la porte. D'ailleurs on ne l'entend pas. On est absorbés dévorés par la musique. La musique se met à nous définir entièrement. Tout ça, c'est grâce à Jean-Pierre. Il est plus vieux, il a déjà passé son bac, il est en première année de fac de lettres à Grenoble, il s'est fait plein de nouveaux potes. Jean-Pierre nous raconte l’histoire d'une de ses idoles, le New-Yorkais Richard Hell qui, dès 74, invente l'imagerie punk. Ça ne nous empêche pas de préférer les Anglais à Television. Jean-Pierre a remisé ses oripeaux baba pour un look plus straight. Nous qui n'en n'avions pas, de look, on commence à saisir l'importance d'une bonne panoplie. Notamment auprès des filles. Nous aussi, Contre l'avis de maman, on se coupe les cheveux très courts, sans miroir, pour mieux ressembler à Rimbaud. C'est à ce moment que la guerre contre maman se déclare vraiment. Dans le noir de la chambre, déchiré par la basse et les hurlements de Jean-Jacques Burnel, je rêve de la prochaine boum du lycée, je rêve d'y étrenner le tee-shirt que j'ai savamment lacéré en cachette. Il me faut d'urgence une paire de lunettes noires en plastique, quelques épingles à nourrice. Et surtout un blouson de cuir. » Bon sang, quel vertige… Lire absolument ce roman. Et puis se jeter sur quelques CD oubliés. Le reste importe peu, vous verrez.